Symbolique chinoise du dragon

  Le dragon est probablement le symbole animalier le plus ancien de la civilisation chinoise. Vu les périodes très reculées auxquelles il remonte, son interprétation est lacunaire. Comme le fait remarquer Maurice Tournier dans son étude sur la symbolique chinoise : "Peu de symboles sont en apparence aussi complexes, aussi contradictoires ou tiraillés vers des horizons différents. Il est vrai que quatre mille ans d'usage, et c'est un minimum, ont forcément laissé des traces. Les Chinois ont vraiment mis leur dragon à toutes les sauces et même l'ont conservé dans la saumure" [Maurice Louis Tournier, L'Imaginaire et la symbolique dans la Chine ancienne, L'Harmattan 1991]. 

  De même que dans la mythologie indienne, le dragon semble venir d'une représentation du serpent. Le naga de l'Inde que les chinois ont traduit par le terme dragon (, long), est une sorte de serpent de grande taille (comme le cobra par exemple) avec des caractéristiques humaines. Dans les mythes, ces traits humaines l'emportent parfois sur la nature animale. Ainsi dans le Mahabharata, durant l'exil volontaire d'Arjuna, Ulupi une princesse serpent s'éprend de lui, ils passent une nuit ensemble sans que cela ne contrarie le dharma auquel se réfère les deux personnages et qui semble leur être commun. Pour chacune de leur espèce respective (humaine et animale), ils représentent la caste de l'aristocatie régnante et ce trait commun transcende leur différence de nature. D'ailleurs, à part le fait que son palais soit aquatique, si l'on ne savait pas que les naga sont des serpents, à la seule lecture du récit, on n'imaginerait pas que cette princesse est un animal ; elle est dotée du langage, de culture et de la connaissance du dharma.  

  Selon la mythologie chinoise les premiers souverains étaient le couple Fuxi (羲) et Nugua (女媧). Ils sont frère et soeur et époux. Ils sont représentés comme des êtres au corps de serpent et doté d'une tête (ou d'un tronc) humaine. D'après les chronologies locales, ce couple aurait règné vers -2800. Nugua serait la créatrice du genre humain, ce qui n'est pas sans rappeler Eve qui est également dans la tradition biblique la mère de tout le genre humain et qui est également liée au serpent et à la connaissance. De ce point de vue, dans les représentations traditionnelles de Nugua et de son époux, elle tient un compas et lui une équerre.

 Le compas qu'elle tient, symbolise le troisième élément de cette représentation très ancienne qui associe les éléments femme-serpent-objet sphérique.  Outre Nugua et la fille dragon du XIIème chapitre du Sutra du lotus, qui réunissent ces trois éléments, rappelons également le personnage d'Eve dans la tradition biblique. Dans son cas, nous retrouvons encore la féminité, le serpent et l'objet sphérique qui se présente sous la forme d'une pomme. De même que Nugua, elle est à l'origine de l'humanité que nous connaissons. Lien dragon serpent (premières représentations du dragon peu pourvu de pattes, cf. infra).

  L'association femme-serpent-perle représente ce qui est pour l'homme une sorte d'exotisme dans le sens que Victor Ségalen donne à ce mot, c'est à dire de ce qui est pour l'homme altérité, manque et à la fois révélateur de son identité. Ce qui est autre pour lui est ce qui est porteur des savoirs desquels sa propre construction identitaire l'a privé. Les choix et alternatives qui ont marqué cette construction identitaire l'ont amputé d'un certain nombre de potentialité qu'il n'a pas pu développer et qui ainsi se présentent comme des savoirs auxquels il n'aura pas accès. La femme qui lui est complémentaire dans la constitution du genre humain, le serpent qui représente le règne animal dont il s'est démarqué et qui selon les espèces est doté de savoirs qui nous sont à proprement parler impensables. La perle où sphère symbolise une chose extrêmement précieuse et dont la valeur est justement intrinsèque. C'est la connaissance interne et non raisonnée du monde dont l'exercice et le développement de la raison l'ont privé.

 Notons que dans le XIIème chapitre du Sutra du lotus, Shariputra doute de la possibilité d'accéder à l'éveil pour la fille dragon parce que justement elle a un corps à la fois féminin et animal. En ce sens elle est totalement différente de lui qui justement aspire à l'éveil et a poursuivi l'ascèse bouddhique, développant l'intelligence et le raisonnement. Pourtant c'est elle qui possède le joyau sphérique, qui l'offre au Bouddha. L'acceptation silencieuse et tacite par ce dernier présage de l'éveil de la fille dragon qu'elle proclame elle-même, montrant de la sorte les capacités auto-informées des domaines féminin et animal qu'elle incarne. Remarquons, à propos de la valeur de la perle qu'elle révèle pour en faire don au Bouddha, que la valeur de cette perle est dite équivaloir le monde. Il s'agit bien de la connaissance interne du monde, c'est à dire d'une connaissance non différenciée, d'une connaissance par osmose. Cette connaissance ne retranche pas le sujet de l'objet de sa connaissance mais au contraire l'identifie avec celle-ci (cf. l'article union obscure du lieu et de la sagesse). C'est pourquoi la valeur de la perle de la fille dragon est dite équivaloir le monde. D'un point de vue strictement rationnel, il est impossible qu'un joyau, quelle que soit sa valeur, vaille autant que le monde vu que ce trésor fait lui-même partie du monde. A ce propos, dans l'article sur la fille dragon, dans le Dictionnaire, je cite l'extrait la Transmission orale sur les significations, où à propos de l'expression 'une perle précieuse' (一寶珠, ichihoju, yibaozhu), Nichiren relie chacun des trois idéogrammes de cette expression au Titre du Sutra du lotus et aux fonction (用) et substance () de la loi merveilleuse.

 

dragon Otagi 

Photographie de Ed Jacob, statue de dragon, temple Otagi Nenbutsuji (愛宕念仏寺) à Kyoto

  Pour finir, donnons un aperçu de quelques types de dragons des mythes chinois ; pour une information plus détaillée, on se reportera avec profit aux pages du livre de Maurice Louis Tournier sur la symbolique chinoise consacrées à ce sujet  [L'Imaginaire et la symbolique dans la Chine ancienne, L'Harmattan 1991]. Les premiers dragons qui apparaissent dans l'iconographie chinoise sont appelés kui (), ils sont unipodes. Nous les trouvons sur des vases rituels en bronze et il se pourrait qu'ils soient la survivance de motifs beaucoup plus anciens, du néolithique, qui figurent comme motifs sur des poteries. Ces représentations sont antérieures à l'écriture et donc nous ne pouvons qu'émettre des conjectures quant à leur signification. Comme dans toutes les représentations très anciennes du dragon, ils sont très proches dans leur aspect des serpents (comme le naga indien). Diverses hypothèses ont été émises à propos de leur patte unique. Certains pensent qu'il s'agit là d'un effet de perspective. Des représentations ultérieures le pourvoient de deux pattes postérieures mais celles-ci sont stylisées et ressemblent plutot à des nageoires. Nous verrons d'ailleurs par la suite, qu'une partie de la gent dragonne est aquatique et vit dans les océans et les cours d'eau. Quoiqu'il en soit, cette patte fait du dragon une chimère, c'est à dire un être composite et, dans l'iconographie, cette tendance n'aura de cesse que de s'affirmer et son corps se trouvera pourvu de différents attributs empruntés aux autres animaux.  Ce monstre kui est proche encore du serpent ce qui est également le cas du naga indien.

  Par lui suite apparaissent des dragons aquatiques et célestes (ailés). Le dragon n'est pas perçu comme un animal terrestre. Le serpent dont la reptation épouse le relief lui est apparenté, il en est une sorte de représentant de surface. Contairement aux animaux munis de pattes (ou de pieds) qui ont peu de contact avec la terre, pour le serpent, vu son mode de locomotion, c'est l'entièreté du corps qui est en contact avec la terre ; d'où l'idée qu'il en a une connaissance plus précise que les autres espèces, qu'il en est mieux informé.

  De la même façon, les dragons aquatiques et célestes vivent dans une parfaite adéquation coporelle avec leur milieu. Contrairement aux animaux de surface, ils évoluent pleinement dans un espace en trois dimensions. Cette utilisation du milieu qui leur est propre fait qu'ils n'ont pas à dépenser d'énergie pour se mouvoir, leur corps en symbiose avec leur environnement, se distingue peu de celui-ci : ils sont donc difficiles à repérer. Cette utilisation subtile du milieu désigne le dragon comme animal exceptionnel. Cette capacité instruit le roi vertueux ou le sage, leur laissant  à méditer le vrai pouvoir qui consiste davantage à utiliser qu'à contraindre.

  Notons enfin que sur le honzon de Nichiren, c'est le grand roi dragon (, dairyuo, dalongwang) qui représente le monde des animaux.


Couple dragons

Panneau décoré d'un couple de dragons célestes et perle

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